Hier après-midi, tu reçois un mail publicitaire d'actualités (consenti) de la part d'Apple.


Horreur !

En grand intégriste incorruptible de la langue française qui fait déjà suer tous tes collègues avec des discussions interminables sur le bon emploi des capitales dans les titres du patron, ton regard est happé par l'épouvantable faute atroce ; tu réprimes un hoquet, ton corps est pris de spasmes, tu alarmes tout l'étage, tu t'asperges le visage au Sicli pour retrouver tes esprits, on dépêche les brevets de secouriste, limite tu tournes de l'œil mais tu sniffes un peu de Rescue et finalement ça passe – après tout, il se passe des choses assez horribles comme ça dans le réel.

Parce que bon : toi tu le sais, mais Steve Jobs, lui il n'a pas trop fait gaffe, et comment lui en vouloir puisqu'il n'est pas français (et qu'en plus il est en congé maladie)(mince alors, ce ne serait donc pas lui qui m'écrit si souvent ?). Donc Steve (continuons quand même de l'appeler Steve, ou Stéphane, tiens), écoute bien : d'une part, après "après que", il aurait fallu employer l'indicatif, mode de la réalité, au lieu du subjonctif, mode de l'incertitude (que l'on utilise bien après "avant que", là oui c'est juste et logique).
Et d'autre part, quand bien même on aurait pu utiliser le subjonctif, comme après "avant que" par exemple, il aurait fallu écrire "on ait" et non "on ai", qui conjuge avec "on" la forme du "je", ce qui est mal (tiens d'ailleurs, "ai" est une forme de l'indicatif – auxiliaire avoir conjugé au présent)(donc finalement c'est pas complètement complètement absurde).
Donc en clair, il aurait fallu écrire : "Incroyable, même très longtemps après qu'on l'a sorti de la boîte.". Ça sonne bizarre ? En effet. Mais pourtant c'est comme ça, c'est la règle, et elle est douloureuse. Le mauvais usage du subjonctif après "après que" est souvent constaté, mais pas pour autant accepté.

Pas rancunier, et même tout attendri de voir que même une grande entreprise (que tu aimes bien, du reste), au marketing toujours aussi bien huilé, peut avoir une petite faiblesse humaine de temps en temps, tu vas pour relire le mail, hier soir, l'œil embué et le sourire niais. Sauf que Stéphane est un petit malin : il a bien senti que quelque chose n'allait pas, et il a changé l'image appelée par la newsletter :



Eeeeeh voilà. La faute a été rectifiée... mais le subjonctif est resté.
Encore loupé.

La morale de tout ça : ou bien Stéphane n'a pas fait exprès de rectifier faux (ce qui est fort probable), ou bien il a vu son erreur, mais il a trouvé tellement bizarre la formule "même après qu'on l'a sorti de la boîte" qu'il a décidé de garder le subjonctif pour pas que les gens croivent qu'il s'est trompé.

Parce que ça, c'est vraiment un truc terrible en français, et en particulier quand tu réalises des documents de communication à l'usage du (grand) public, c'est que parfois on t'oblige à réécrire faux un truc que tu avais écrit juste, simplement parce que la faute est tellement courante que les lecteurs vont croire que c'est toi qui t'es trompé en n'écrivant pas comme eux l'auraient fait, et qu'en plus après ils vont venir t'emmerder, et que même si tu leur sors les bouquins et les dicos et le site de l'Académie française et les guides du protocole et tout ça, ils vont quand même persister à te dire que quand tu parles du président il faut l'écrire "le Président" avec une capitale alors que sûrement pas (sauf pour le camembert), et qu'il faut croire en l'expression de tes sentiments distingués alors qu'en fait on croit à l'expression de tes sentiments distingués. Discussions interminables et vaines, mais qu'il faut bien mener puisque le reste du monde se préoccupe davantage de son pouvoir d'achat.

D'ailleurs, sur le prix de la bête, Stéphane il s'est pas planté.

EDIT : Mort de rire, en regardant à nouveau le mail à l'instant :



Y a quand même des mecs vigilants autour de Stéphane.